Orschanow se disait que c’était tout de même quelques heures de vie plus intense et plus heureuse arrachées à la monotonie lourde de leur esclavage…

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Le matin, tandis que les autres se dispersaient dans la haute ville pour faire la fête, Orschanow s’en alla tout seul dans les pinèdes de l’Estaque.

Là, couché sur la terre chaude, dans la bonne odeur de résine des pins, il rêva longtemps.

Il fallait, par orgueil, par curiosité aussi, attendre la fin de la grève… Puis, quand ça serait fini, il s’en irait plus loin, n’importe où…

Il partirait seul, sans Perrin qui, avec son gros bon sens, ses principes de bon travailleur, le fatiguait depuis longtemps.

Perrin avait gardé le silence dans les palabres et les réunions qui avaient précédé la grève.

Mais, quand les camarades avaient déclaré qu’ils ne travailleraient plus, il avait dit, très calme toujours, à Orschanow : « Si c’est comme ça, eh bien, on travaillera pas. Ce serait cochon de travailler quand les camarades sont pas contents… Bien sûr, moi, ça me casse quelque chose toute leur politique… N’y a ces messieurs à esbroufe qui parlent dans les cafés, eh bien, moi je dis que c’est tout des jean-foutres qui se moquent de nous autres… Y a encore que tous ces « mocos » ça gueule tout le temps, ça fait trop de pétard. Moi, j’aime pas ça…

Et Perrin conservait son impassibilité de bon ouvrier tranquille qui ne se mêlait de rien, qui attendait simplement.

Orschanow avait décidé de quitter Perrin, sans brouille et sans colère, simplement parce qu’il aspirait à reprendre la route seul avec son rêve.