Orschanow se demandait si la rage ou la peur d’une foule auraient beaucoup d’action sur lui, le solitaire, l’individualiste si jaloux de sa liberté.
Il en doutait. D’ailleurs, il savait bien que, dans peu de jours, il aurait l’occasion d’en faire l’expérience.
CHAPITRE VIII
C’était le soir. Dans les rues étroites avoisinant le port, une foule se pressait dans la chaleur de la nuit sans lune. En bandes, les débardeurs parcouraient Marseille. Ils chantaient des refrains révolutionnaires. Quelques groupes promenaient des drapeaux rouges. Ils s’en allaient droit devant eux, comme marchant à la conquête de la ville.
Parfois, ils s’arrêtaient et un grand cri s’élevait : — A mort les Babi ! A mort ! Ils stationnaient, menaçants, devant les gargotes et les bars italiens, un à un, fermaient devant eux.
Longtemps, ils se promenèrent ainsi, se contentant de crier, sans même entrer trop souvent dans les cafés qui les tentaient.
La chaleur devenait étouffante et, à force de crier et de chanter, on avait soif. Alors, l’alcool coula et le sang latin, le sang léger s’échauffa. Un vent de colère passa sur les groupes confus, battit dans les plis rouges des drapeaux tendus à bout de bras. Et, plus souvent, au milieu des chants, le cri « A mort les Babi ! » retentissait d’un bout à l’autre des quartiers maritimes, dans l’haleine salée des bassins endormis.
La police arriva, les agents se ruèrent vers les bandes de grévistes, pour les disperser.
Orschanow avait suivi son groupe. Ni lui, ni Perrin n’avaient bu. Perrin était très calme. A quoi cela servait-il de « gueuler » ? Si on ne voulait pas que les Macaroni travaillent, c’était le matin, sur les quais, qu’il fallait aller, au lieu de courir comme des fous de café en café.
— Si c’était pas honteux de lâcher les camarades, on s’en irait bien, disait-il, ennuyé de tout ce tapage que son bon sens lui disait inutile.