Mais Orschanow se laissa entraîner par la beauté sauvage de la foule, par tous ces hommes sains et robustes sous leur défroque de travail et que la colère grandissait à cette heure, dans l’éclairage alterné du gaz et de l’électricité coulant en mares rouges, en mares bleues sur le pavé sale, sur les épaules larges des hommes en maillots de matelots, en maillots rouges, en gilets noirs.
Et puis, pour lui qui comprenait, c’était un spectacle curieux, cette annihilation des individualités distinctes ne formant plus qu’un seul corps, qu’un seul esprit délirant.
A la longue, Orschanow sentait une sorte d’ivresse trouble l’envahir. Sans raisonner, il se disait, en songeant aux prônes révolutionnaires de jadis, qu’après tout, c’était là la vraie révolution, sur le pavé tragique d’une ville de misère et de labeur injuste, dans le flot montant des hommes de peine lassés.
Tout à coup, le groupe qui précédait celui d’Orschanow s’arrêta. Les têtes oscillèrent, les cris redoublèrent : les débardeurs s’étaient heurté à la police.
C’était au coin du quai de la Fraternité, au tournant du quai du Port.
— A mort ! A mort les Babi !
Faiblement, on entendait le cri des agents : « Circulez ! Circulez ! » couvert par l’immense clameur des ouvriers.
Une bousculade eut lieu. Les agents dégainèrent. Il y eut de brusques éclairs d’acier dans la confusion noire de la foule.
Puis, brusquement, un pas cadencé, un piétinement sourd de troupeau se fit entendre dans le tumulte.
— Les soldats ! Les soldats !