Ils passèrent la grande porte, sous le regard sévère du sergent de garde. Ils suivirent le chemin de la Remonte, sous les platanes dénudés, passèrent sous la porte de Tiaret, devant l’hôpital militaire, terne et triste dans le rouge du soir.

Les rues, droites, étaient bordées de maisons européennes, de boutiques, les promenades plantées de platanes et de faux poivriers.

— Ça ressemble encore assez aux petites villes du midi, disait Perrin.

Mais ce qui retenait surtout les regards des recrues, c’était la foule bigarrée, la tenue de la Légion, les Chasseurs d’Afrique, les ouvriers espagnols promenant la teinte neutre et morne de l’Europe, et, noyant le tout, la foule arabe partout, les Arabes en burnous terreux ou blancs, en turbans à cordelettes fauves, les Arabes moutonniers…


Quelques femmes, drapées dans leur haïck de laine, déambulaient, hâtives, comme fuyantes.

Un grand murmure de vie montait des ruelles, augmentant à mesure que les deux légionnaires se rapprochaient du quartier indigène.

Dans leurs boutiques ouvertes, les Mozabites au visage reposé, encadré de grandes barbes noires trônaient, en « djellaba » courte, parmi les marchandises hétéroclites : poterie de terre verte et fauve, couffins et nattes en doum, girandoles de poivre rouge séché qui semblaient de grandes grappes de corail. Il y avait encore des Tlemceni, en veste à capuchon, noire, toute chamarrée d’applications de drap de couleurs vives, des nègres, balayeurs de rues, poussant devant eux leurs petits ânes, des portefaix chargés, suants, courant dans la foule.

Devant les cafés maures, sur les bancs et sur les nattes, d’autres indigènes jouaient, penchant des profils secs et fins, tandis que d’autres goûtaient la joie de l’immobilité féline.

Devant les débits, les soldats se pressaient, faisant bandes à part, selon leur arme. C’était un continuel cliquetis de sabres, de baïonnettes, d’éperons. Et, sur cette houle colorée, le soir d’hiver tombait, noyant les hommes et les choses dans une onde rose, qui pâlissait lentement, flambant encore sur les sommets neigeux des montagnes, se fondant en transparences violettes dans les ruelles.