Ils allaient devant eux.
Après un terrain vide, lépreux, où des herbes minces sortaient à peine de terre, parmi les vieux chaumes dorés, ce fut un dédale étrange, des masures blanchies à la chaux, des nattes et des bancs de bois débordant, couverts de soldats et de femmes.
Une révélation, ces femmes aux marches des bouges africains ! Tous les types indigènes, tous les costumes, toutes les parures !…
Il y avait les Mauresques en chéchiya pointues, vêtues de soies éclatantes, les négresses dont la peau obscure tachait les couleurs violentes de leurs toilettes, et les bédouines aux visages impassibles, tatoués, idoles de bronze, au lourd regard. Et les filles du Sud, surtout celles des Hauts Plateaux et celles du Djebel Amour, avec de hauts hennins d’or sur leurs têtes, ou des tresses de cheveux noirs et de laines rouges, des diadèmes d’argent et des bouquets de plumes d’autruche.
Et c’étaient elles, les « Ouled-Naïl » qui étaient le plus chargées de bijoux, ruisselantes de reflets métalliques sur leurs mlahfa, de soie ou de fine laine aux splendides couleurs, assemblées avec un art sauvage.
Il y en avait de ces « mlahfa » errantes : des violettes avec de larges bandes vertes, des rouges et jaunes, des vertes et orangés, des roses et noires, des blanches toutes brodées de fleurs de couleur comme les ailes des papillons.
Sahariennes, elles portaient encore, retombant de leur coiffure, des chaînettes d’argent, de grands anneaux d’oreilles, des pièces d’or, des parures de corail ou de pâte odorante séchée, par-dessus les lourds gorgerins et des ceintures roides, et des cercles d’argent, minces ou larges à tête de clous rivés aux poignets. Leurs chevilles sonnaient de larges canons d’argent ajouré. Il y en avait de belles et de repoussantes, des jeunes aux chairs fermes et ambrées, des puissantes et des fanées. Les unes babillaient en buvant du café ou de l’absinthe, d’autres en fumant, gardaient un air farouche et de rêverie morne.
Des Arabes jouaient des airs d’une mélancolie infinie, sur les petits guibri en carapace de tortue, ou sur les djouak en roseau des bédouins… Quelque part, une rh’aïta sauvage et triste hurlait une désespérance inconnue.
Et des voix d’hommes chantaient les complaintes du Sud où revenait le refrain traînant, le dani-dane sans cesse renouvelé d’accent, d’intensité et de modulation.