Il se sentait bien là, dans cette pose nonchalante qu’il avait si souvent prise sur le bord des routes.

Aucun trouble ne lui venait sous les tranquilles regards de ces hommes d’un autre monde, surpris de voir des légionnaires, des roumis, s’asseoir fraternellement parmi eux, qui se savaient honnis et méprisés et qui répondaient à ces mines par un absolu dédain, indifférents pour tout ce que les roumis avaient pu introduire de nouveau dans leur pays, dans le silence de leurs horizons immenses.

— Il faudra que j’apprenne leur langue, pensa Dmitri, repris de son besoin de vivre de la vie populaire, partout où il était.

Lui et Perrin restaient sans le sou, il ne fallait pas songer aux faciles amours étalées sous leurs yeux. D’ailleurs, Perrin n’était pas tenté par tout cet inconnu qui l’effrayait. Ces femmes qui le frôlaient, qui lui parlaient pourtant français, avec leur accent de gorge, lui semblaient presque des fantômes. Et il les regardait en dessous, sans répondre. Alors, elles l’apostrophèrent de phrases allemandes, croyant qu’il ne comprenait pas… Pressé de trop près par l’une d’elles, une grande fille pâle en gandoura fleur de pêcher, il répondit tout de même, maussade :

— C’est pas la peine de mâcher de la paille… On comprend le français, et puis ce que tu veux.

Orschanow, amusé, sentant qu’il reviendrait là, tantôt pour de délicieuses rêveries, tantôt pour assouvir ses rages subites d’amour, leur parlait, doucement, les plaisantait, leur demandant leurs noms, écoutant leurs rires et leurs gazouillements étranges, heurtés d’aspirations rauques, plus rauques que celles du russe — dès qu’elles parlaient arabe, entre elles.

Elles lui faisaient des compliments, le trouvaient beau. Et il promettait de revenir, quand il aurait de l’argent.

Perrin s’ennuyait, mais, comme il voyait que son camarade ne bougeait pas, heureux, il ne voulait pas le déranger. Ce nom de Dieu de Russe était tout de suite à son aise partout !

Puis, quand même, Perrin se leva.

— Tu viens pas prendre un verre, là-bas ? dit-il, en montrant un débit juif, au bout de la rue.