— Non, ça va bien ici. Tu sais comment je suis, vas-y… on se retrouvera.

Orschanow était reconnaissant à Perrin de sa délicatesse instinctive, car le paysan ne cherchait jamais à lui imposer ses goûts, à contrecarrer ses besoins brusques de solitude, de silence ou d’errance. Sagement, sans rancune, il allait chercher des plaisirs plus accessibles, laissant Orschanow se débrouiller, comme il disait.

Et Dmitri resta là jusqu’à la sonnerie du soir silencieux, étendu sur la natte, sans hâte de pénétrer ce monde nouveau, y vivant déjà, de plain-pied, heureux dès la première heure.

CHAPITRE III

Dans une boutique étroite, sur des bancs, quelques rares consommateurs indigènes étaient assis. Devant l’oudjak, le fourneau en faïence bleue et blanche, en forme de porte mauresque avec, par côté, sur des degrés, le bariolage naïf et délicieux des petites tasses, et les cuivres polis des plateaux et des cafetières, le kaouadji, un grand Marocain bronzé, préparait le café avec des gestes assurés et lents. Il portait une longue blouse de toile bise, et, sur sa tête rasée, autour d’une chéchiya très rouge, un petit turban blanc.

Dans un coin, sur une natte, Orschanow était accroupi près d’un Arabe, jeune encore, avec de larges yeux noirs, caressants et une petite barbe brune autour du dessin ferme et charnu des lèvres. Quand il riait, son visage redevenait enfantin, très doux.

Orschanow, dans un petit carnet, inscrivait en lettres russes des mots arabes, sous la dictée de l’indigène.

Il avait découvert ce professeur bénévole, qui, parlant bien français, était ravi de l’application de ce roumi à apprendre sa langue. Quand Orschanow lui avait dit les ascendances musulmanes de sa mère, son étonnement s’était teinté de sympathie. Il s’appelait Mohammed, ancien spahi, il était fils d’un pauvre instituteur coranique et, partant, lettré en arabe.

— Tu sais, demain, tu manges la soupe avec nous, dit-il à Orschanow.

— Tu es donc marié ?