— Tu t’es encore monté la tête pour une femme ! dit-il, voyant Orschanow roulé sur son lit, l’œil en flamme, assombri.


L’étudiant russe était donc devenu pareil aux hommes du peuple avec lesquels il avait voulu vivre, il les avait même dépassés, ceux d’Europe du moins, en se rapprochant plus qu’eux de la sauvagerie ancestrale.

Orschanow ne regrettait rien, il ne se méprisait plus. Parfois, aux débuts, après son départ de Genève, il s’était tâté, inquiet, craignant que ces brusques floraisons de sensualité presque meurtrières ne fussent des symptômes de névrose. Mais non, ils correspondaient aux époques les plus radieuses de sa vie, aux jours de santé et d’énergie. Sous leur empire, ses facultés acquéraient une acuité nouvelle, il vivait ardemment, redevenait amoureux de la vie, il était heureux. Et cela l’avait calmé. D’ailleurs aucune idée de volupté malsaine, de luxure morbide n’entrait dans ses rages.

Il était comme ça, et la conscience de sa virilité simple, retrempée aux origines lui donnait des heures d’un bonheur profond. Pourquoi dès lors se fût-il torturé de scrupules, compliqué de nuances ?

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Il écoutait vaguement les conversations, la Babel chaotique des voix fortes, les plaisanteries en langues différentes, les disputes sous le marabout frêle que le vent secouait.

Sa place était là désormais. Il saurait s’y pelotonner, faire son trou parmi les camarades aux existences cachées.

Tous ces gaillards-là avaient eu des angles durs et blessants, maintenant ils s’effaçaient : ils avaient quitté pour un temps leur personnalité encombrante comme un vêtement trop voyant, et cela leur permettrait de marcher plus à l’aise, de vivre intérieurement plus libres sous la tyrannie du règlement, déchargés du poids mort des responsabilités. Dans ce retour à la chaleur du troupeau, à la vie animale, il y avait un sentiment de soulagement. Le « ouf » du fardeau jeté bas qui fait la poitrine plus libre.

Autrefois il avait voulu aller au peuple, et maintenant il retournait au peuple pour ne plus penser.