Coudoyer d’anciens drames pour ne plus souffrir, retrouver après des accidents, le sens d’une personnalité intacte et immémoriale, découvrir sous la cendre un feu secret, le feu vital, le sens des éternités de l’instinct… Orschanow sentait tout cela, couché sous la tente comme une bête heureuse, et son regard traînait avec volupté sur la triste Saïda, refuge des cœurs meurtris.

CHAPITRE V

Orschanow était robuste et souple, son instruction de recrue avançait à souhait, sous la direction du sergent Schmütz qui tempêtait et qui jurait sans discontinuer, colérique, le visage haut en couleur, coupé d’une moustache de chat roux.

Orschanow avait conquis Schmütz en lui parlant allemand et en s’appliquant au travail.

Pour lui, la bonne fatigue qui le jetait, le soir, rompu sur son lit, rachetait l’imbécillité de ce travail militaire qui ne servait à rien.

Il aimait surtout les humbles besognes du garde-chambre, et les heures passées au séchoir, dans la petite cour, les jours de soleil, à frotter avec une brosse son linge de grosse toile raide, ses effets de treillis encore tout neufs.

Les légionnaires chantaient, et les complaintes des pays divers jetaient une mélancolie d’un exotisme spécial dans ce coin du quartier entre le séchoir et le Sénégal, le bâtiment des cellules de correction, l’épouvante des légionnaires indisciplinés.

Et les jours s’écoulaient ainsi, réguliers, inutiles, pris par le service, avec en agréable perspective, dès le matin, les quatre heures de liberté du soir.

Les légionnaires étaient presque tous de bons soldats, surtout en marche, à la peine. Et pourtant bien rares étaient ceux qui aimaient réellement le métier. La plupart préféraient « tirer au flanc », se dégrouiller, ne pas se fouler la rate.