Sur eux pesait une discipline d’une dureté voulue, les locaux disciplinaires ne désemplissaient pas ; tous les jours, on voyait, dans la cour, une troupe hâve, l’œil mauvais, rageant à froid, faire le bal, avec le sac lourdement chargé, de cailloux parfois.
Certains sergents de garde prenaient un plaisir cruel à faire exécuter aux hommes punis les mouvements les plus pénibles en les espaçant. Ainsi le sergent Schmütz avait pour spécialité le pas gymnastique continuel en été, les longues poses désolantes en hiver.
Ceux qui ne se soumettaient pas passaient à la discipline ou au tourniquet. Ils étaient nombreux.
Après avoir épuisé sur eux toutes les rigueurs, après avoir tenté de les briser par la fatigue terrible du bal et l’horreur du Sénégal, des cellules de correction, on les envoyait à la section de discipline. Et ils étaient perdus alors. Ils filaient à Aïn-El-Hadjar ou à Mers-El-Kebir, quelquefois même à la Nouvelle ou à Cayenne. Il y en avait qui étaient fiers d’être des irréductibles.
L’un d’eux, un breton, ancien quartier-maître de la flotte, cassé, et qui buvait terriblement, répétait tous les jours à la chambrée : « Moi, mon rêve, c’est d’être butté. »
Il ne s’expliquait pas davantage. Un jour sur une observation du caporal d’escouade, il lui fendit le crâne, d’un coup de crosse, férocement, sans raison.
Quand on l’emmena pour le mettre en cellule de prévention, il dit : « Vous voyez bien que j’ai tenu bon, que je serai butté. »
Les légionnaires apprirent sa condamnation à mort, peu de temps après, avec leur indifférence coutumière, pour le sort des camarades partis, condamnés ou libérés.
Dmitri éprouvait de la sympathie pour ces révoltés, qui s’avouaient vaincus d’avance, mais qui ne voulaient quand même pas courber la tête. Il se souvenait alors d’Orlow, le brodiaga qui avait brûlé le village de Nicoplatimowka, pour se venger d’un cabaretier. Certes, chez les légionnaires, Orschanow ne rencontrait pas le côté épique et sombre qui l’avait charmé en l’enfant révolté des steppes, mais il lui semblait qu’ils avaient aussi leur grandeur, ceux-là.
— Des fous ! A quoi bon faire le malin, disait Perrin, quand on n’est pas le plus fort ? Ça n’avance à rien.