Mais l’idéal socialiste était incompatible avec sa nature. Il se modifia, s’élargit, et Dmitri se donna tout entier à l’idée anarchiste, voulant toute la liberté pour l’individu.

Pendant un temps, malgré sa jeunesse, il fut l’un des meneurs, l’initiateur de plusieurs comités d’actions, entre autre de ce comité sibérien qui avait préparé et mené à bien plusieurs évasions restées célèbres.

Il avait été heureux, pendant cette période de sa vie d’étudiant. Son besoin de vie intégrale était satisfait, il vivait, de tous ses nerfs, de toute sa volonté, sans comprendre le danger de la continuelle griserie où il se maintenait.

Puis, peu à peu, insensiblement, une lassitude lui était venue… La satiété de tout assouvissement, la détente des nerfs, après une tension trop forte, trop prolongée.

Il sentit que sa vie devenait moins ardente, moins intense… Croyant à du surmenage, à de la fatigue, il avait espéré qu’en prenant du repos, cela passerait.

Il s’était réfugié, pendant les vacances d’été, dans un petit bourg suburbain.

Là, s’était achevée la déroute. La plaine ensoleillée, et les bois, et l’horizon triste l’avaient repris brusquement. Il y avait retrouvé toutes les délicieuses angoisses de son enfance, les aspirations vers les ailleurs inconnus.

Alors, effrayé, il était rentré à Pétersbourg, il avait essayé de se contraindre au travail. Mais cette vie d’étudiant, cette action révolutionnaire, ces réunions, tout cela avait perdu son charme. Un morne ennui remplaça dès lors la surexcitation passée.

Dès son arrivée à Pétersbourg, Orschanow avait voulu étudier les bas-fonds urbains, essayer même d’y semer des idées saines. Il était descendu, en frère prêcheur, en apôtre, dans l’effrayante géhenne qu’il avait découverte.

Mais, à son retour de la campagne, un sombre besoin de souffrir l’avait poussé à retourner là-bas, dans les quartiers de misère, d’alcool et de prostitution. Il y alla désormais sans but, n’étudiant plus, n’essayant plus d’aucune propagande : simplement, la boue douloureuse l’attirait, maintenant, il ressentait une envie torturante de s’y laisser choir, pour toujours.