Il se croyait l’un des déchus qu’il coudoyait, l’une de ces épaves humaines qui traînaient là, tout en bas, loques rejetées et foulées aux pieds.

Parfois, il luttait cependant encore. C’était la révolte dernière de tout ce qui, pendant huit ans, l’avait fait vivre, avait été sa raison d’être.

Il ne voulait pas s’avouer que la vocation qu’il s’était crue n’existait pas, que sa personnalité d’homme de science et d’action était toute factice…

C’était dans cet état esprit vague et douloureux qu’il était venu là, à cette réunion, ou plutôt qu’il s’était obligé à y venir, malgré la répugnance que cela lui causait.

Mais, depuis qu’il avait écouté Véra, une honte lui venait de sa faiblesse et de ce qu’il appelait encore sa lâcheté. Cette lutteuse calme et belle, consciente et heureuse de sa force, faisait renaître l’énergie de Dmitri, son besoin d’agir.

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Vers une heure, dans la rue, les groupes se dispersèrent. La nuit d’été, blanche comme une aube incertaine, était tiède, avec de légères senteurs de lilas. Il faisait bon et doux, dans le silence des avenues vides.

Orschanow quitta tout de suite les camarades. Il s’en alla seul, lentement.

Une sorte d’apaisement attendri s’était fait en lui, il éprouvait un soulagement subit, comme si on avait ôté de sa poitrine un poids écrasant.

Comment ! A vingt-quatre ans, avec l’énergie qu’il avait souvent senti faire vibrer tout son être, avec son intelligence qu’il savait vive et pénétrante, comment avait-il pu en arriver à une inaction honteuse, à un lâche pleurnichage sur son sort, qu’il était maître de rendre beau !