Non, il fallait se secouer, dompter ses nerfs de femme malade, redevenir celui dont la volonté opiniâtre et la calme audace étonnaient les camarades, naguère encore.
D’ailleurs, Véra n’était-elle pas la secourable, l’amie prédestinée auprès de laquelle il irait désormais puiser le courage et la santé morale ?
Ce fut presque avec joie qu’Orschanow rentra dans sa chambre nue, envahie par le désordre et la poussière, dans les combles d’une grande maison noire, couverte de lierre sombre…
CHAPITRE II
Les membres du Comité sibérien étaient réunis chez Arsény Makarow qui habitait un ancien atelier de photographie à toiture vitrée.
Des livres et des instruments chirurgicaux traînaient pêle-mêle sur les tables, sur les sièges.
Par les fenêtres ouvertes, la tiédeur du soir entrait. Makarow, presque un géant, aux larges yeux bleus et à l’épaisse toison blonde, arpentait la pièce, nerveusement, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de paysan.
Il y avait là Véra Gouriéwa, qui venait d’entrer dans le comité, Marie Garnicha, petite et contrefaite, institutrice primaire, Émilie Himmelschein, une juive rousse, très belle, au visage reposé et sérieux, Hospodian, un arménien brun aux yeux de braise, toujours en mouvement, se donnant des attitudes tragiques, Dawidow, phtisique, l’œil soucieux et morose, et le petit Rioumine, sortant à peine du gymnase, encore presque imberbe, avec un visage dur et ferme et de beaux yeux gris fer où flambaient l’intelligence et la volonté. Celui-là, ne souriait jamais.
— Que le diable vous emporte ! C’est absurde ! criait Makarow très excité. — Orschanow, un traître ! C’est idiot. Voyons, vous, Gouriéwa, et vous, Rioumine, qui êtes les plus calmes, et vous aussi, Himmelschein, qui connaissez bien Orschanow, vous fait-il l’effet d’un traître ?
Véra fumait en silence. Elle sourit.