Les légionnaires haletants arrivèrent au grand plateau d’Aïn-El-Hadjar. Là, au-delà de la mer d’alfa où bruissait le vent tiède, l’horizon s’ouvrait, large, immense, libre…

Orschanow éprouva un grand soulagement. Enfin, plus de montagnes écrasantes, plus de murailles barrant le ciel.

Il aspira avec bonheur l’air léger de la hauteur. Son amour pour la terre d’Afrique devenait plus profond. Pris d’un étrange enthousiasme il ne se sentait plus exilé et ne souhaitait que de rester là, dans cet âpre décor, pour toujours, même sous l’humble capote bleue du légionnaire.

Lentement, l’horizon s’éclaira. C’était une lueur verdâtre, diffuse, qui dessinait au loin les dentelures aiguës des montagnes, qui arrachait à l’uniformité noire de la nuit les silhouettes plus opaques des buissons de lentisques et de palmiers nains. Le plateau apparaissait dans la houle de l’alfa coriace, tout moucheté comme une peau de panthère.

Puis la lueur grandit, monta dans le ciel, les légionnaires cessèrent d’être un flot sombre.

Un vent léger frissonna dans l’herbe dure, caressa les visages où la sueur collait la poussière rouge.

Ce fut pour Dmitri, la joie de l’aube en rase campagne, l’heure aimée où renaissaient avec la bonne lumière, l’espoir et la force de vivre…


Dans la mer d’alfa, une troupe venait, morne silencieuse. Dans la lueur lilas du matin, les hommes, en vareuse bleue, coiffés de képis à l’énorme visière carrée, le visage rasé et maigri, l’œil cave et sombre, défilèrent, entre des légionnaires, baïonnette au canon, et des chaouchs de la justice militaire, revolver au côté.

C’étaient les Pégriots, les détenus du pénitencier d’Aïn-El-Hadjar, qui allaient au travail, leurs outils sur l’épaule. Quelques-uns bronzés, le front et les mains tatoués gardaient, sous le costume du bagne la gravité arabe. D’autres très blonds, les cheveux comme décolorés sur leur peau brûlée, échangeaient un regard avec la Légion étrangère qui passait : anciens légionnaires, condamnés, ils retrouvaient des camarades, sans un sourire, avec la haine des forçats pour les autres, ceux du dehors, qui leur semblaient libres.