Et les tristes ilotes passèrent avec un piétinement de troupeau résigné, dans la gloire du soleil qui se levait, là-bas, dans un monde de vapeurs carminées, au-dessus de la plaine mélancolique.
Orschanow sentit une révolte, sous le harnais pesant du soldat ; tout le convenu, tout le mensonge de la vie civilisée lui apparaissait : le mensonge à la base de la société, s’arrogeant le droit, nié aux individus, de renouveler l’antique esclavage, pesant de tout son poids sur ceux qui ne voulaient pas plier.
Combien parmi ces pégriots glabres et mornes, étaient là pour des crimes purement militaires, c’est-à-dire pour des actes qui, dans la vie ordinaire, plus naturelle, étaient à peine des délits !
Ah ! s’en aller dans la brousse, vivre seul, à sa guise, sans courber la tête devant tous ces fantômes d’idées imbéciles qui accablaient les hommes de leur dure tyrannie.
Les instincts de vagabond et de révolté d’Orschanow s’éveillaient en cette heure, et il songea qu’il avait encore près de cinq années à vivre parmi les hommes, sous leur autorité et leur menace !
Mais il fallait se raidir et attendre, marcher sourd et aveugle, en saisissant au passage les heures de vie, les impressions grisantes, telle l’ivresse de ce lever de jour au désert.
CHAPITRE IX
Il y avait dans l’escouade du caporal Vialar un légionnaire qui s’appelait Pedro Garcia, et qui se tenait à l’écart des autres, muet, plongé en une continuelle rêverie morne. Grand, d’une maigreur robuste, il avait, sous le képi rouge et noir, un visage bronzé, aux méplats de cuivre, des cheveux bouclés, très noirs, étroite une moustache ombrant des lèvres sensuelles, toujours serrées, sans un sourire.
Dès le premier jour, personne ne s’était trompé sur la réalité des bribes d’histoires qu’il avait contées au caporal. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas un déserteur espagnol. Et, tout de suite, on l’avait marqué de ce surnom qui le faisait pâlir : le Bicot…
Ils étaient voisins de lit, Orschanow et lui. Le Bicot ne parlait pas plus à Dmitri qu’aux autres, mais il le regardait autrement, lui sachant gré de respecter son silence et de ne pas le plaisanter méchamment.