Les Slaves, leur musique, l’Orient, tout explique l’exode, et, plus que tous les Asiatiques, les Arabes ont éprouvé l’ivresse du cœur en partance, l’inquiétude de se sentir à l’étroit dans « les maisons de pierre et de boue » : au matin des caravanes ils ont salué dans l’espace un mirage d’affranchissement.

Notre collaboratrice emportait avec elle pour tout bagage, dans un couffin de sparterie, quelques effets de rechange, les feuilletons parus de son roman, quelques cahiers et le petit rouleau de ses impressions du Sud-Oranais. Pas un livre. « A quoi bon s’alourdir, disait-elle comme son héros, maintenant je ne lirai plus rien que dans le livre de la nature. »


Son jeune trimardeur, Dmitri Orschanow, lui ressemble comme un frère, mais pas plus — et nous précisons :

Elle s’était souvent inspirée à ses débuts du caractère et des aventures déroutantes d’Augustin de Moërder, son demi-frère, qui, brusquement quittant Genève en 1895, s’était engagé à la Légion Étrangère comme Nicolas, son frère aîné.

Augustin de Moërder devait se suicider bien plus tard, à Marseille, en 1920, sans raisons déprimantes, simplement pour en finir, à son heure, avec la vie. Il cédait d’ailleurs en cela à un instinct de famille.

Dans sa correspondance minutieuse avec sa sœur affectionnée, il se donne volontiers du conseiller littéraire, recopie des pages et les lui envoie, apprécie Zola et Loti. Mais nul ne l’emporte à ses yeux sur Dostoïevski pour la richesse du sentiment.

A Tunis où il fut, lui aussi, l’hôte et l’ami des Abdul Wahab, il exposait à sa confidente les raisons qu’ils avaient de se consacrer ensemble à la littérature qui « de tous les métiers est celui qui réclame les moindres frais de premier établissement. »

Il y a beaucoup de naïveté méthodique dans sa manière. Leur collaboration devait être facile et agréable : « Tu voyageras, tu noteras rapidement le document humain, le mot, la description des choses, et je donnerai la forme qui convient au lecteur français. Nous pourrons également faire passer des silhouettes d’Afrique dans les revues russes. »

Ils avaient commencé à rédiger des « Rêves azurés ». L’Errante fait allusion à ces pages de jeunesse quand elle note dans Trimardeur, avec une nuance d’amertume et de résignation, que les « rêves azurés » de son Dmitri Orschanow devaient aboutir au casernement des légionnaires dans la triste Saïda.