L’engagement de ses frères à la Légion avait vivement impressionné Isabelle Eberhardt encore adolescente. Il nous fut rappelé sur place, à Saïda même.
En février 1904, partis avant le jour d’Aïn-Sefra avec notre amie, par une affreuse tourmente des Hauts-Plateaux, nous n’arrivâmes que dans la nuit à Saïda. Le petit train du Sud avait dû stopper pendant de longues heures entre le Kreider et Mécheria pour permettre aux terrassiers marocains embarqués avec nous d’ouvrir une tranchée profonde dans la combe de neige.
Après une nuit glaciale, passée dans une mauvaise auberge, le matin nous vit assez désemparés et morfondus dans le village oranais. D’humeur gouailleuse à son ordinaire, Isabelle Eberhardt réclamait le soleil sur l’air des lampions dans cette Sibérie africaine aux basses maisons givrées. A ce moment une marche de fifres passa sur la route et la Légion des hommes blonds défila en ordre. Notre amie s’était tue et nous vîmes ses yeux se troubler à cause de tout le Nord qui nous enserrait, puis elle excusa son émotion :
« Quand je pense à mes frères, Augustin, Nicolas, il me semble que j’ai vécu avec ces capotes-là. Je les suis au pas, comme si j’étais des leurs, mais ils sont trop tarabiscotés maintenant pour moi… Je vous assure que ce sont des lascars compliqués… Vous ne pouvez pas savoir… On n’a jamais bien parlé de la Légion… Le point de vue national et le goût de servir ne suffisent pas à expliquer les régiments étrangers qui sont le grand refuge des déclassés et des désespérés bénéficiant du droit d’asile dans un ordre militaire… »
Mais elle se gardait bien d’employer des expressions trop précises, car le vague de la phrase et du sentiment lui semblait plus juste :
— « Ils s’ignorent eux-mêmes… ce sont des garçons taciturnes, fermés, qui ne veulent plus vouloir et qui réagissent à leur façon… Ils ont aussi leurs démons… »
Plus tard elle nous parla encore souvent et longuement, avec complaisance, des soirs de soûlerie à la Légion, de cette évasion par l’alcool qui touche si profondément la fibre des Slaves et des Germains. Mais ce chapitre n’était qu’amorcé à la fin de son Trimardeur par quelques lignes d’indications, avant la conclusion suspensive que nous avons cru pouvoir lui donner.
Nous avons dit en d’autres notes, comment la publication du roman avait été interrompue dans l’Akhbar au commencement de juillet 1904. Notre collaboratrice voulait prendre du temps ; elle avait même l’intention de refaire son récit en insistant davantage sur le séjour à Genève. C’est pourquoi elle nous pressait plutôt de préfacer son Sud-Oranais qu’elle avait tenu dans une note objective en considération du titre géographique et en prévision des études qu’elle aurait à poursuivre dans la région du Touat, quand elle pourrait y descendre avec les grandes caravanes d’automne.
Une autre gloire la tentait que celle du roman et des aventures personnelles depuis que la vie de nos postes du sud l’avait prise dans le jeu de ses activités. La claire intelligence pratique d’un Berriau l’aimantait vers les observations exactes. Le génie d’un Lyautey devait la séduire. Elle allait comprendre à son tour que « la joie de l’âme est dans l’action » sans renier la pensée arabe qui veut que le mouvement soit une bénédiction. Et déjà elle s’éloignait du nihilisme contemplatif.