Ses réflexions sur la politique des marchés sahariens, publiées dans notre journal, sont d’un autre tournant. Elle y souligne gravement la nécessité des consolidations économiques après les avances militaires. Le rôle colonial de l’officier s’y affirme.
Cependant il était une étude de mœurs qu’elle eût voulu écrire. Nous en avions parlé longuement au cours de notre voyage d’hiver à Figuig et dans l’amalat d’Oudjda.
Je vois, nous disait-elle, une curieuse suite de nouvelles, peut-être un roman, sous le titre de Femmes du Sud, une mise en scène active et nombreuse de ces aventurières dévouées qui suivent d’assez près le mouvement des colonnes sahariennes et qui vont s’établir, dès la formation des bureaux et des cantonnements, au front des troupes. Elles y apportent le premier air d’Europe, la romance en vogue, le chapeau à la mode, les gants, les bottines et même le corset qui étonne tellement les femmes indigènes. Quelque prétexte d’art ou de commerce leur permet de devancer la colonisation et de lui donner une autre figure que celle du travail, de la guinguette ou du comptoir. De mère en fille, elles nomadisent ainsi depuis un demi-siècle en zone dangereuse et mobile. Elles y acquièrent vite une certaine influence pour ne pas dire de l’autorité, car leur fonction n’est pas seulement décorative ou de délassement. Bien souvent la chanteuse de café-concert, la petite pianiste de l’Étoile du Sud, penchée au chevet de l’officier fiévreux, ou blessé, assise sur sa cantine ou partageant l’ombre de sa « cagna », a incarné dans des moments pathétiques, toutes les vertus de la sœur de charité et quelques autres. Cette confusion des genres ne manque ni de charme, ni d’ironie sentimentale, mais je ne peux pas encore me lancer dans cette voie. Ce serait le diable pour moi. Nous en reparlerons.
Elle nous citait les noms, les aventures des maîtresses-femmes qu’elle avait rencontrées à El-Oued pour les retrouver à Beni-Ounif, sans oublier celles qui étaient passées de Touggourt à Géryville en augmentant leur douaire, celles qui avaient fini, bien ou mal, dans le mariage, dans la « mercante » ou dans le matronat. Et nous pensions à des pages de Maupassant.
Le roman entrevu par notre collaboratrice était évidemment plus compliqué que ses nouvelles indigènes et il l’eût éloigné de son genre, mais il n’y a pas que des Arabes dans son œuvre : à preuve Trimardeur avec ses réminiscences russes et ses fonds de Marseille.
Isabelle Eberhardt ne saurait en aucune façon être confondue avec les femmes du Sud qu’elle voulait peindre. Ses visées étaient différentes, elle portait un autre costume. Il lui importait surtout d’être assez pauvre de soucis, assez simple de cœur pour pouvoir posséder la terre en passant. Le monde qui la tentait n’était ni celui des salons, ni celui des parlottes et des journaux, mais celui des « hamada » désolées, des oasis paludéennes, des ksour de toub fauve et des immensités vides sous leur masque d’or.
Trop sportive pour rester sentimentale, elle allait de l’avant, poussée par une force secrète, et ne s’impatientait que des haltes forcées.
Le 15 octobre 1904, après un mois de claustration volontaire à la zaouïya de Kenadsa, elle se trouvait à l’hôpital d’Aïn-Sefra d’où elle écrivait à une de ses amies de Paris[2], Mme Berthe Clavel :