Pourquoi se laissait-il aller au désespoir ? Pourquoi cherchait-il la torturante laideur chez les êtres et dans les choses, quand il eût fallu au contraire se griser de toutes les beautés, respirer à pleins poumons l’air et la lumière chaude, vivifiante ?

Et, très tôt, il alla chez Véra.

La chambre de l’étudiante, très grande, peinte en bleu pâle avec d’humbles rideaux d’indienne blanche à petites fleurs roses, ne contenait qu’un étroit petit lit, une table en sapin, un bureau, des casiers et des rayons chargés de livre, sur le mur. Deux fenêtres ouvertes donnaient sur la joie du jardin en fleurs, où se jouait le soleil, à travers les branches, entrant à flots dans la pièce.

Véra, en simple robe bleu sombre, achevait la correction d’un article sur l’émigration des paysans en Sibérie, promis à une revue. Elle fumait son éternelle cigarette, écrivant d’une main rapide, sabrant parfois nerveusement le texte, à l’encre rouge.

Quand Orschanow entra, Véra ne parut pas surprise.

— Soyez le bienvenu, Orschanow ! Mais à une condition, vous allez vous asseoir et rester bien tranquille pendant cinq minutes. Je suis très en retard.

Orschanow la regarda travailler. L’attention donnait un quelque chose à la fois enfantin et sérieux à son visage. Elle se hâtait, se penchant sur son manuscrit, et ses boucles noires retombaient sur son front, lui donnant une délicieuse beauté d’éphèbe.

Quand elle eut fini, elle sourit à Dmitri.

— Je savais bien que vous viendriez un jour. Mais où avez-vous été, depuis ce dernier soir, là-bas ? Makarow et Himmelschein sont allés chez vous, plusieurs fois. Ils ont trouvé la porte ouverte et la chambre vide… D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine… Que vous est-il arrivé ? Vous, vous n’avez pas besoin de solitude et de silence : c’est très dangereux pour vous ! Allez, parlez, dites-moi tout ce que vous avez fait depuis lors.

Elle devinait, elle allait au devant de la confession. Cela soulagea beaucoup Orschanow que la honte avait repris, et qui se croyait très ridicule de venir raconter sa vie à cette femme qu’il connaissait à peine.