Alors, avec la brutalité involontaire des timides, il raconta tout, depuis ses rêves de jadis, au bord de la Volga, jusqu’à ses troubles vagabondages des derniers mois, jusqu’à sa liaison avec Polia et son ivrognerie. Il ne retrancha rien, ne chercha ni à gazer la sombre vérité, ni même à s’excuser.

— Je comprends tout… Une seule chose me reste inintelligible, dit Véra, pensive. Qu’est-ce qui vous a si rapidement dégoûté de la vie d’étudiant, qu’est-ce qui vous a fait renier notre credo moral qui était naguère le vôtre ? Si vous m’expliquez clairement cela, je pourrai peut-être répondre à votre question : Que devenir ?

— C’est d’abord la monotonie de cette vie qui m’a dégoûté… Puis, presque inconsciemment, j’ai commencé à me révolter contre l’obligation d’être un homme d’action sociale que m’imposait le milieu où je vivais. J’ai soif de liberté, Gouriéwa, et je n’ai pas trouvé la liberté chez nos libertaires.

— Mais certes, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes que les obscurs ouvriers de la liberté future.

— Je le croyais aussi, avant. A présent, il me semble au contraire qu’il vaudrait mieux que chacun prenne dès aujourd’hui toute la liberté morale, intellectuelle et matérielle possible, sans être supprimé par la société moderne. Que les individus s’affranchissent eux-mêmes ! L’affranchissement général ne viendra pas autrement. Remarquez que c’est la première fois que je tâche de coordonner ce fouillis de sensations et de pensées. C’est aussi la première fois que j’en parle à qui que ce soit.

Véra resta songeuse.

— Mais qu’appelez-vous l’affranchissement de l’individu par lui-même ? Est-ce suivre ses penchants sans s’embarrasser d’aucune solidarité avec les autres, vivre comme bon vous semble, tournant résolument le dos à toutes les conventions, à tous les mensonges, et aussi à toutes les coopérations de l’ancien monde ? Si oui, est-il possible que vous pensiez réaliser ce rêve, en vivant comme vous l’avez fait depuis tantôt six mois ?

— Oh, non, mille fois non ! Mais voilà, j’ai encore trop d’attaches sentimentales avec ma vie passée, je suis encore trop étudiant pour m’en aller définitivement, pour devenir ce que je voudrais être : un vagabond, mais pas le sombre vagabond déchu que je suis à présent : un vagabond se grisant à toutes les sources de beauté, s’en allant à travers le vaste univers, radieux et libre. C’est cette irrésolution, ces regrets du passé, en insupportable conflit avec le présent, qui m’ont poussé aux chutes successives que je vous ai racontées.

— Mais alors, pourquoi me demandez-vous ce qu’il faut faire ? C’est si simple ! Faites un effort sur vous-même et prenez une résolution. Je doute fort que, dans l’état moral où vous êtes, vous puissiez prendre une décision définitive. Alors, reprenez empire sur vous-même, rentrez chez vous, essayez, de toutes vos forces, en toute énergie et en toute sincérité, de redevenir étudiant et homme d’action. Si, sans faiblir, sans vous laisser aller, vous sentez que votre cœur n’y est plus, que cette vie ne vous est plus tolérable, quittez-la bravement, et allez-vous-en, pour vous faire bourlak ou vagabond, ou n’importe quoi, selon ce que vous voudrez être. Mais ne laissez pas le désordre s’implanter dans votre vie, ne vous laissez pas aller à la dérive : c’est le gage le plus certain d’une perpétuité de malheur et de souffrance.

Orschanow avait écouté Véra, attentivement. Comme elle avait raison ! C’était si simple, le salut ! Il obéirait, et puis, elle était là : cela faciliterait tout.