— Merci, Gouriéwa, merci ! Seulement, j’aurai besoin de vous pendant longtemps encore.
— Je serai là. N’ayez jamais honte de moi, ne pensez jamais que vous pourriez m’ennuyer ou me lasser. En un mot, ne me considérez pas comme une étrangère. Maintenant faites attention de ne pas vous emballer : c’est très dangereux cela aussi. Makarow m’a dit que votre chambre est noire et triste. Vous n’y avez vécu, ces derniers temps, que des jours affreux. Tout de suite, allez, cherchez une autre chambre. Choisissez-la en banlieue, propre et claire, claire surtout. Puis, rendez-la habitable. Jetez vos loques de valet de cœur au feu, et mettez-vous au travail. Toutes les fois que cela vous sera difficile ou pénible, venez, le jour, le soir, peu importe. Parmi les camarades, il y a Makarow et Himmelschein.
Tous les autres pourraient vous être moralement nuisibles, pour le moment. Une dernière recommandation : cessez tout de suite, dès aujourd’hui, vos vagabondages. Promenez-vous beaucoup, mais ni à Goutouyew, ni à la Siennaya ; allez au soleil, aux îles, dans la banlieue.
Comme Orschanow allait sortir, le vieil Anntone entra.
— Vérotschka ! tu catéchises Orschanow… Mais à quoi bon ? Eh, travailler pour l’affranchissement du peuple, créer des chefs-d’œuvre, contempler le long des routes la splendeur de l’Univers, ou prier Dieu au fond d’un cloître, c’est tout un. Peu importe, pourvu qu’on cherche la lumière avec sincérité et simplicité.
Dmitri Orschanow devait se souvenir toute sa vie de ces paroles du vieux prophète de douceur. Véra se mit à rire. — Oh ! Oncle ne prêchez pas la vie contemplative à Orschanow ; il n’en a pas besoin, il y est déjà assez enclin !… »
Elle comprenait, certes, l’idée large et belle énoncée par son oncle, mais elle devinait encore autre chose.
Orschanow suivit, point par point, les conseils de Véra. Il loua une chambre claire et gaie, il y rangea les quelques choses rapportées jadis de Pétchal, il classa ses livres et ses cahiers.
Dans toute cette tentative de résurrection de son ancienne vie, une seule chose le réjouissait réellement, profondément : l’amitié acquise de Véra. Cela suffisait à tout ensoleiller, à le ranimer.
Pourtant, Orschanow attribuait très sincèrement et très naïvement le calme moral très vite reconquis, la sérénité des jours qui suivirent, à ce fait qu’il avait pris une résolution, qu’il était sorti des ténèbres.