Dès lors, de plus en plus, il s’illusionna sur ce point, et finit par vivre en plein rêve.
Véra, toujours secourable, capable d’apprécier d’un coup d’œil la valeur, même cachée, des êtres qui l’approchaient, se réjouissait de cette tâche ardue à accomplir, et captivante : Orschanow à tirer de l’ombre morbide où il s’était laissé choir.
Cet homme n’était certes pas fort, mais il n’était pas non plus vulgaire ni lâche. Il était versatile, mais capable de sentir profondément ; et l’intensité même de sa souffrance, l’étendue de la misère morale où il était tombé, disait la hauteur de son idéal, sa soif de beauté et de pureté. « Plus sombre est la nuit, plus proche est Dieu »… Véra se souvint de cette phrase, trouvée jadis dans une biographie du grand Dostoïevski, le poète des déchéances et des souffrances humaines.
CHAPITRE VI
Orschanow avait complètement cessé d’errer, de fréquenter les bas-fonds. Cependant, un remords lui restait. Il avait quelque argent que le comité de secours lui avait remis, sur la demande de Véra, et il avait abandonné la triste Polia, sans un mot d’adieu, sans quelques roubles pour l’aider, au moins un peu.
Comme les ténèbres où il l’avait connue n’attiraient plus Orschanow, il résolut d’aller un jour chez elle, de lui dire adieu, prétextant un voyage, et de partager avec elle les secours du comité.
Il ferait cela plus tard, dans quelques jours, quand il serait bien sûr de lui-même.
Et, de peur d’inquiéter Véra, il garda le silence sur ce projet.
Il la voyait tous les jours et, chaque fois, il éprouvait une joie indicible, une douceur infinie à l’écouter parler, à la regarder.
Elle était si forte et si indulgente, comprenant et excusant toutes les faiblesses, moyennant qu’on luttât sincèrement, qu’on cherchât à se vaincre…