Véra avait la parole imaginée et attrayante, le geste aisé et large. Elle était d’humeur égale et une auréole de gaîté adoucissait le profond sérieux de cette âme consciente et droite.
Auprès d’elle, Orschanow oubliait toutes ses tortures, tout son ennui morne.
Malgré sa sensualité intense, Orschanow avait, pour la femme affranchie et pensante, une estime chaste, une faculté d’amitié absolument désintéressée et pure. Comme à tous ceux de sa génération et de son parti, le sens de la galanterie si peu développée en général chez les vrais Russes, lui faisait absolument défaut.
Pour lui, la femme qui vivait côte-à-côte avec lui, partageant son labeur et ses aspirations, était un être humain, une individualité distincte et non un sexe. Ainsi, il n’éprouvait pour Véra qu’une tendresse toute fraternelle, une affection où il y avait beaucoup de reconnaissance.
Et Orschanow ne songeait pas qu’il pourrait un jour en être autrement, qu’il pourrait aimer Véra d’amour…
Orschanow s’était calmé. Il vivait maintenant tantôt seul dans sa chambre qu’il aimait, et où il travaillait, utilisant les vacances pour regagner le temps perdu, et tantôt dans la demeure du vieil Anntone avec Véra et, souvent, Makarow et Émilie.
Rioumine venait aussi parfois, mais ce type de fanatique ne plaisait pas à Orschanow.
A quinze ans, Rioumine, petit collégien d’aspect chétif et timide, avait tué, d’un coup de revolver un employé supérieur de la police, et cela au milieu d’une foule, un jour de fête. On ne l’avait pas vu tirer, dans la cohue, et il ne fut pas même soupçonné, en raison de son jeune âge.
Depuis lors, pour les affaires de son groupe et du comité sibérien, Rioumine avait toujours risqué sa vie ou au moins sa liberté avec un sang-froid rare, une insouciance simple et sans phrases.
Il avait consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire, il n’avait d’autre but, d’autre raison d’être.