Un tel homme ne pouvait comprendre Orschanow, rêveur aux idées larges et vagues, amoureux d’un idéal de beauté.
Souvent, Orschanow apportait ses livres chez Véra, et ils travaillaient ensemble, comme deux étudiants qu’ils étaient, sans que rien de troublant passât jamais entre eux.
Les jours s’écoulaient pour Dmitri, tranquilles, doux, illuminés par la présence de Véra.
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Un soir qu’il était seul, Orschanow songea qu’il était assez fort maintenant pour accomplir le mélancolique pèlerinage de Goutouyew, auprès de Polia.
Sans un frisson de rappel, presque avec dégoût, Orschanow pénétra dans le dédale de ruelles sales, entre les masures en planches ou en briques.
Il y avait là beaucoup de manufactures, longues bâtisses lézardées, basses, laides. C’étaient des suiferies, des peausseries, des fabriques de papier, des filatures. En plein air, dans des tonneaux, des peaux fraîches trempaient, grouillantes de vers. Des tas d’os, de chiffons immondes s’accumulaient, et le soleil couchant jetait de la pourpre et de l’or sur le trouble miroir des mares puantes.
Orschanow trouva Polia assise sur un madrier, près de la fabrique où elle travaillait. Elle avait vieilli, son pauvre visage dolent, s’était enlaidi, tiré par des rides précoces autour des yeux las.
— Oh, Mitia ! Moi qui croyais que tu ne reviendrais plus !
— J’étais malade. Maintenant, j’ai trouvé un emploi en province, et je pars demain matin. Je suis venu te dire adieu, Polia.