— Si tu pars demain, il faut au moins passer la soirée avec moi.

— Je ne puis pas. On m’attend pour des papiers qu’on doit me donner. Adieu, Polia, pardonne-moi et ne te souviens pas de moi en mal[6].

[6] Formule russe (populaire) d’adieu.

Elle s’était laissée retomber sur le madrier et elle regardait Orschanow.

— Alors tu t’en vas… comme ça ?

Et, lentement, des larmes roulèrent sur les joues déjà flétries de Polia.

Orschanow ne s’attendait pas à cela, qui le remuait au plus profond de son être. Ainsi Polia, si passive toujours, sans même un seul réveil des sens, Polia l’aimait !

En effet, pour elle, avec Dmitri, s’en allait pour toujours le pâle rayon de soleil qui avait pour un instant illuminé l’ombre grise de la vie… Un tel amant, si bon, si doux, qui ne la battait pas, c’était quelque chose de si rare et de si bon, pour elle, la loqueteuse bousculée et méprisée. Et voilà qu’il allait s’en aller !

— Mitia, Mitia ! est-il possible que tu vas t’en aller ?

Alors, désespérément, Orschanow la prit dans ses bras, la baisant sur ses lèvres décolorées. Lui aussi pleurait, bégayant : — Pauvre, pauvre Polia ! Ainsi, à cette heure, le seul être, à part son père si étrange et si lointain, qui aimât Dmitri, c’était elle, Polia la loqueteuse, si misérable, si écrasée !