Malgré les appels de Polia, il s’enfuit, sans se retourner, emportant en lui, à travers la nuit chaude et terne, l’intolérable brûlure, le feu qui s’était si brusquement allumé, et que rien ne pouvait éteindre, désormais.
Il courait presque, sans raison, puisqu’il était déjà loin de Goutouyew. Une rage atroce contre lui-même le fouettait, hâtant son pas.
Il était donc maudit ! Quand ce n’était pas son caractère de fainéant, de vagabond, sauvage qui le jetait loin des hommes, c’étaient ses sens qui le rendaient fou, odieux à ses propres yeux !
Ce qui le torturait, ce qui lui semblait une monstruosité, c’était le lieu et les circonstances dans lesquelles était né en lui le désir de Véra. Comment était-ce possible ? Dans les bras de Polia, désirer subitement Véra, tout instinctivement, avec une violence si aiguë qu’il avait cru en mourir ! Et il y avait presque eu substitution pour lui ; ce n’était pas Polia, c’était le fantôme de Véra qui lui avait procuré cette volupté.
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Quand il entra, Orschanow n’eut pas même le courage d’allumer sa lampe. Il se déshabilla, jetant au hasard ses vêtements sur le sol.
Puis, il se coucha.
La fenêtre était ouverte. Dans l’air tiède, des souffles odorants passaient, la senteur chaude des jardins suburbains.
La lumière discrète, pâle comme un sourire de convalescente, glissait sur les planches en sapin du parquet, sur la table où des livres ouverts et des cahiers s’accumulaient.
Orschanow, encore couché, regardait la cime des bouleaux que dorait le soleil levant. Il avait l’illusion d’être à la campagne, là-bas, au pays.