Elle s’était accoutumée à l’avoir presque sans cesse auprès d’elle, à partager ses peines, à s’inquiéter de ses angoisses.

— Vous êtes couleur du temps, aujourd’hui, Orschanow ! Le soleil luit et vous rayonnez. Comme vous avez changé ! Hier, encore, vous étiez si sombre. Quelque événement heureux vous a-t-il surpris et transformé ?

— Oh, non ! Voyez-vous, quand je suis plongé dans cet état de dépression morale où vous m’avez vu depuis quelque temps, il s’établit en moi une lutte sourde, inconsciente de la vie, de la santé, contre cet engourdissement morbide. Et, un jour, tout à coup, quand la santé a triomphé, je fais peau neuve.

Orschanow regardait Véra restée debout près de la fenêtre.

Une émotion intense, délicieuse, l’envahissait, un élan de tout son être vers elle.

Puis, une pensée lui vint, et il s’attrista.

— Écoutez, Gouriéwa, c’est vous, c’est votre présence continuelle près de moi, c’est l’atmosphère de santé et de raison où vous me faites vivre qui me transforme… Mais, dans nos camaraderies et nos amitiés d’étudiants, il y a un moment noir, celui de la séparation… Pour nous deux, il viendra un jour… Et moi, alors, je vois bien que je retomberai dans le vague et l’angoisse.

Il avait parlé, sans savoir, sans s’apercevoir de la portée de ce qu’il disait.

Véra le regarda. Leurs yeux se rencontrèrent, et Orschanow ne sut plus dissimuler. Il lui prit la main et ils restèrent ainsi, muets, devant la fenêtre en face des jardins qu’ils ne voyaient plus.

Véra avait pâli. Un grand trouble s’était fait en elle. Son esprit se révoltait contre l’inconscience où elle avait vécu, depuis des semaines… Et pour la première fois, elle éprouvait un immense vouloir d’aimer. Ses sens de vierge s’insurgeaient.