Véra le laissa partir, songeant que ce serait un repos salutaire pour Orschanow, après tout le surmenage de ces derniers mois.

Le jour de son départ, Orschanow fut honteux de ne pas éprouver le déchirement qu’il prévoyait, quand il se séparerait de Véra… L’idée qu’il allait trouver là-bas la tombe de son père lui semblait très mélancolique, très douce, sans rien de désolé ni de lugubre.

Quand le train de Moscou roula à travers la campagne nue et triste, toute dorée de soleil, Orschanow sentit tout à coup un soulagement immense, presque une joie.

Et il resta confondu.

Il essaya de se détourner du paysage, il lutta contre l’entrain jeune qui montait en lui, à mesure qu’il s’éloignait de Pétersbourg.

Il avait peur de se laisser aller à ces sensations qu’il connaissait bien : la hantise de l’ailleurs, la joie de partir.

Dans le wagon de troisième classe, les voyageurs changeaient presque à chaque station, paysans, encombrés de sacs, de paquets, sentant la peau de mouton et le goudron, paysannes en sarafanes de couleurs voyantes.

Une grappe de poules gloussait sous une banquette. Un coq s’enhardit, battit des ailes, chanta. Ce fut un grand éclat de rire, dans le wagon, dans la bonhomie sans gêne de ce peuple très sociable.

Et Orschanow se surprit à vivre avec ces gens, à les questionner. Il se méprisa atrocement, de renaître si vite à la vie, dès qu’il avait quitté Véra, le travail, et quand il allait à Pétchal, pour voir les ruines de tout ce qu’il avait tant aimé : le père enterré, le jardin et la maison vendus.

Des paysans, dans un coin, se mirent à chanter : « Ne bruisse pas, mère chênaie verte ! — N’empêche pas le franc gars de poursuivre sa pensée »… Une vieille complainte des brigands de jadis, écumeurs de la steppe.