Et, pendant quelques instants, il détesta Véra, de tout son désir inassouvi, de tout son besoin d’affranchissement aussi.

Et Véra, toute pâle, sentit qu’il lui échappait de nouveau, sans doute pour toujours cette fois. Elle se reprocha amèrement de l’avoir laissé partir, et de s’être sottement réjouie de ce voyage.

Muette, Véra souffrait. Un abîme les séparait. Alors, elle voulut prouver à Orschanow toute son injustice et elle vint prendre sa tête, le baisant sur le front.

— Mitia, si tu crois tout ce que la colère te fait dire, tu te trompes. Je suis à toi, quel que tu sois. Je veux plutôt sacrifier tout ce que j’avais rêvé pour nous deux, que de me sentir haïe de toi.

Orschanow l’attira à lui et ils demeurèrent ainsi muets. Ce fut un moment ineffable et amer.

Puis, tout à coup, Orschanow songea que s’il acceptait le sacrifice de Véra, il s’enchaînerait pour toujours, qu’il ne serait plus jamais assez fort pour reprendre sa liberté et que toute leur vie ressemblerait aux jours mortels d’ennui et de révolte qui avaient suivi son retour. Une perpétuité de souffrance allait s’ouvrir devant eux.

CHAPITRE X

Les jours s’écoulèrent, ternes et monotones. Orschanow n’essayait même plus de s’arrêter en pleine déroute.

Il ne travaillait plus que très irrégulièrement.

Quand Véra, très doucement, le sermonnait, il avait parfois des accès d’exaspération, et s’attelait à la besogne, furieusement.