En elle, une seule pensée, un seul vouloir demeurait, ne pas perdre Orschanow, le revoir, le reprendre. Mais où était-il allé ?
Véra se souvint alors des fréquentations antérieures d’Orschanow, de sa prédilection pour la Siennaya et l’île Goutouyew.
Elle marcha à grands pas, sans sentir le froid intense. La nuit tombait et Véra, plusieurs fois, faillit se perdre dans ces ruelles qu’elle ne connaissait que vaguement.
Elle commençait à se décourager, quand une idée atroce lui vint qui la fit courir de nouveau : elle vit Orschanow se jetant dans l’une des ouvertures pratiquées dans la glace, sur les canaux et la Néva.
Quand elle parvint à Goutouyew, il faisait nuit, une nuit obscure et terne de dégel.
Et Véra s’arrêta, brisée par une lassitude mortelle. Où irait-elle chercher Dmitri, dans ce dédale de fabriques, de terrains vagues, d’entrepôts, dans toute cette misère et ce grouillement où elle ne connaissait personne, où elle n’était jamais venue ? Devenait-elle folle et comment elle, si énergique, si calme d’ordinaire, en était-elle arrivée à un pareil désarroi moral ? Comment n’avait-elle pas même songé à appeler Makarow, à le lancer lui aussi à la poursuite d’Orschanow ?
Pourtant, elle était là, et elle pouvait encore espérer la chance d’une rencontre fortuite.
Alors, calmée, elle marcha au hasard.
Tout à coup, elle s’arrêta et tout chavira de nouveau devant ses yeux : la porte d’un cabaret venait de s’ouvrir et, à travers la fumée grise des pipes, elle avait vu Orschanow, attablé au fond de la boutique, la tête appuyée sur le bois poisseux de la table, tandis qu’une fille en haillons essayait de le relever, lui passait sa pauvre main rude d’ouvrière dans les cheveux.
Sans savoir, Véra entra, alla droit à Orschanow qu’elle secoua par le bras.