— Lève-toi, Dmitri.

Orschanow avait eu le temps de boire beaucoup d’eau-de-vie. Ses yeux étaient troubles et son visage d’une pâleur livide. Véra lut dans le regard d’Orschanow une indicible épouvante. Pourtant il se leva et la suivit, docilement, sans un mot. Il trébuchait contre les bancs, ne regardant personne.

D’abord, quand Véra était entrée, un grand silence s’était fait. Le cabaretier et les consommateurs regardaient, stupéfaits, ne comprenant rien. Mais des rires s’élevèrent, on se moqua tout haut de cette scène insolite.

Le cabaretier, voyant Orschanow se diriger vers la porte, l’appela : — Eh, Mitreï Nikititch ! Et l’argent ? Orschanow ne l’écouta pas, sortit, et ce fut Véra qui dut payer, tandis que la salle se tordait maintenant.

Polia, très ivre, s’était dressée. Quand elle vit Orschanow s’en aller, elle eut une trouble révolte et elle insulta Véra.

— Que viens-tu faire ici, toi, demoiselle ? Tu viens prendre les amants des autres, parce que tu es mieux nippée ! Quand on a des robes comme la tienne, on a au moins honte de se traîner dans les cabarets… car c’est bon pour nous, les perdues !

Dehors, Orschanow s’était affalé sur un tas de pierres, dans la neige. A travers son ivresse, il ne voyait et ne comprenait qu’une chose : Véra s’était trouvée tout à coup dans le cabaret du père Arkhipitch, à Goutouyew. Et comment cela était-il possible, mon Dieu ?

— Lève-toi, vieux ! Véra lui parlait durement, voyant qu’il était ivre et craignant qu’il ne la suivît pas, si elle semblait s’attendrir.

Il obéit encore et, toujours muet, suivit Véra qui le tenait par la main. Elle marchait sans savoir où elle allait, essayant de se reconnaître dans l’enchevêtrement de l’île à peine éclairée par quelques becs de gaz rouges dont la lueur vacillante saignait sur la neige. Des gouttelettes d’eau tombaient des toitures avec un bruit régulier de pluie et, dans le silence morne, des chants tristes s’échappaient des cabarets.

Tout à coup, un grand espace noir et vide s’ouvrit devant eux : c’était la mer, et ils avaient traversé l’île, tournant le dos à la ville.