Dans le silence de leur retraite, entourés des soins presque dévots des deux paysannes discrètes, Véra et Makarow continuaient ignorés tranquillement leur vie toute de pensée et d’étude, sans se laisser distraire par la rude secousse qui les avait pris en pleine quiétude, et avait à jamais aboli tout leur vouloir d’apostolat russe.
Orschanow s’isolait d’eux, en un farouche silence.
Il passait des heures, étendu sur son lit, ou accoudé à la fenêtre.
Il ne rêvait pas, il attendait.
Domna Vassiliewna, la veuve, petite, alerte sous sa robe noire et son grand châle de deuil, servait leur cause avec une tranquille énergie. C’était par elle qu’ils s’étaient remis en rapport avec Rioumine, qui vivait ignoré, comme ouvrier dans une fabrique. Et, toutes les semaines, elle apportait le mot d’ordre, de la part du camarade vigilant. Rioumine leur enjoignait d’attendre encore.
Et Orschanow se disait que Rioumine avait raison. On finirait par les croire à l’étranger, la surveillance se relâcherait… Mais lui, n’attendrait peut-être pas aussi longtemps que les autres.
Orschanow sentait avec mélancolie, mais sans volonté de lutte, tout ce qu’il y avait en lui de bon et de tendre s’engourdir, pour faire place à un âpre vouloir de vie libre et de solitude.
Pour éviter des explications douloureuses, il ne parlait jamais de l’avenir. D’ailleurs, il sentait sur lui l’œil scrutateur et clairvoyant de Makarow, et cela le gênait, l’exaspérant parfois même.
Makarow et Véra parlaient souvent d’Orschanow. Véra voulait le laisser libre, ne pas le pousser à bout, Makarow prévoyait qu’elle ne réussirait pas à le ramener.
— Tant qu’il cherchait sa voie dans la souffrance, tant qu’il luttait contre l’instinct jouisseur et indiscipliné qui le domine aujourd’hui, Orschanow m’était sympathique, dit un jour Makarow. Mais il a bien changé, et je n’attends plus rien de lui…