CHAPITRE PREMIER

Des brumes monotones sur une houle terne, de grands vents glapissants sur la triste Baltique. Un port enfumé, des docks puissants, un décor vigoureux et sévère sous un ciel sans sourire. Puis, des plaines et des plaines, sablonneuses ou fertiles… Enfin les hautes montagnes et les vallées romantiques de l’Allemagne du centre…

A Genève, c’était le printemps.

Grave sans être morose dans sa vallée aux montagnes éloignées, sans heurts de lignes ni de couleurs, avec le miroir calme de son lac et la coulée profonde du Rhône, Genève souriait, dans sa parure de marronniers et de platanes.

Propre, d’une coquetterie effacée, sans couleurs vives, sans bariolage de costumes, sans gaîté apparente, Genève était jolie.

Sur les bords de l’Arve rapide et boueuse, le faubourg de Plainpalais, le quartier des étudiants, au pied de la colline de Champel et de la Roseraie.

Là, nichait toute une Russie jeune et pleine de vie, quoique meurtrie déjà. Là, loin des ténèbres et de l’épouvante, au grand soleil, les audaces et les espoirs révolutionnaires s’épanouissaient, libres, ardents.

Des assemblées orageuses, des clubs retentissants, une ardeur débordante, surtout, beaucoup de sincérité jeune.

Dès le premier jour, en cette atmosphère propice, Makarow et Véra avaient respiré, soulagés, presque radieux, malgré leur rude défaite, là-bas.

Les sens apaisés de Véra la troublaient moins déjà, et, au delà des joies souhaitées pourtant de l’amour, Véra aspirait, en lutteuse, à se reconstituer une vie, à retrouver la saine griserie du travail et le calme de l’esprit.