Elle ressemble au désert, cette plaine du Hodna qui, dans la pénombre du soir, semble infinie… Les montagnes lointaines, d’un bleu irisé, s’estompent et se fondent dans la pâleur du ciel, et l’espace libre paraît n’avoir plus de bornes.
Les chevaux flairent cette immensité calme et libre… Ils voudraient s’y lancer, pour s’enivrer en une course vertigineuse.
La plaine est semée de petits buissons bas, d’un gris pâle, de la couleur pulvérulente du sol. Quelques petits ravins desséchés ; pas une ondulation, pas une colline. C’est grand, monotone, et berceur…
Doucement nous avançons au pas, et la nuit achève de tomber. Une tiédeur semblable à une caresse passe dans l’air irrespiré, vierge de toute souillure.
Je retrouve là cette impression de silence absolu que j’aimais tant, de paix immense que rien ne vient troubler, jamais.
… Il fait tout à fait nuit quand nous voyons se dresser devant nous une muraille noire : c’est le bordj de Si-el-Raâb appartenant aux habous de la zaouïya des Rahmania de Bou-Saâda, et ce sont des jardins touffus qui forment une masse confuse et noire, géante.
Après un souper sommaire, nous nous étendons sur une couverture, dans la cour, car il fait chaud, et les scorpions hantent les demeures en toub. Le jardin et le bordj, avec les chevaux et les mulets qui pâturent dans la campagne, sont confiés aux soins de quelques tolba (lettrés) qui vivent là en reclus, seuls dans la plaine, et qui emploient leurs loisirs à lire de vieux livres et à prier, comme des moines.
… C’est la seconde nuit que nous passons sans sommeil, et nos yeux se ferment… Mais le fléau des douars, les puces, s’abat sur nous… Les tolba habitués, dorment profondément. La fatigue finit par accabler mon compagnon, et il s’endort. Alors, restée seule, je me lève et vais m’étendre au dehors, sur la terre sèche et chaude.
J’attends là le lever de la lune — l’heure du départ — en rêvant dans les ténèbres, sous l’écroulement vertigineux des étoiles… J’écoute mon cœur renaître à la vie, et je ressens avec bonheur la vitalité de ma jeunesse, qu’à force de souffrir j’oublie souvent…
Enfin, quand le disque déformé et livide de la lune à son dernier quartier s’élève au-dessus de la plaine qui m’apparaît semée de masures en ruines et plantée de petits jardins épais comme des bosquets, je rentre pour réveiller Si Abou Bekr et les tolba qui dorment profondément, dans la fraîcheur matinale.