Nous repartons. Sur nos montures, nous sommeillons comme engourdis. De temps en temps, dans le silence profond, l’un des chevaux s’ébroue ou fait un faux pas. Alors les tolba essayent d’entonner une de ces lentes chansons du Sud qui aident à franchir les grands espaces monotones :

« A-ya-â-â-ya-â-â !… J’ai appelé et on ne m’a pas répondu… A-ya-â-ya-â-ya-â-â !… J’ai supplié, et on ne m’a pas fait l’aumône… »

Puis, la voix de rêve se tait de nouveau, et nous continuons notre marche d’apparitions en silence.

Mais nous entrons dans une région où les chevaux avancent à contre-cœur, effrayés : il y a là une infinité de buissons tout ronds, noirs en dessous et argentés au-dessus, qui ressemblent de loin à des hommes couchés ou à des fantômes. Alors nous sommes obligés de nous réveiller tout à fait, de peur de tomber.

… Le jour se lève. Une délicieuse fraîcheur nous vient des lointains bleuissants, et la longueur de la nuit fait place à ce renouveau de jeunesse et de gaieté qu’amène toujours cette première heure du jour, dans les régions vastes et désertes du Sud…

Nous passons devant une vingtaine de maisons en toub, endormies, où seuls les chiens féroces veillent, nous saluant de leurs aboiements rauques et gutturaux… C’est le village de Saïda : pas un arbre, pas un brin d’herbe.

Après, nous rentrons dans le maquis argenté d’où s’élève la plainte étrange, mélancolique, comme un appel sans écho, du « kérouan », l’oiseau du désert, vivant à terre et sortant de préférence la nuit pour chanter.

Il fait tout à fait jour quand nous arrivons à la baie occidentale du Hodna : une sebkha d’un jaune brun, s’étalant, unie, nivelée, sans une bosse, sans une herbe. Alors les tolba descendent de cheval pour prier le fedjr, la prière de l’aube.

Depuis près d’un an j’avais perdu l’habitude des duretés de la selle et des étriers arabes, et je me sens rompue, les jambes molles et douloureuses.

Si Ali, le taleb qui nous accompagnait, nous quitte pour retourner à M’sila. Si Abou Bekr monte sur la mule, et nous nous enfonçons dans la sebkha.