Je lui tendis la main. Elle m’étira alors successivement les phalanges des doigts, sans cesser son verbiage. Des grimaces de cauchemar convulsaient son visage.

Un Figuiguien qui la regardait me dit :

— Tu sais, cette femme n’est pas d’ici. Elle était esclave chez des musulmans, à Mechéria ; elle était mariée ; elle avait un fils qui s’appelait Mahmoud. Vois ce que c’est que la destinée : cette Mériéma était pieuse, tranquille, sensée. Elle jouissait parmi les femmes d’une réputation de vertu. Puis, un jour, Dieu lui retira son fils. Alors elle devint folle et s’enfuit, seule et nue. Elle cessa de parler arabe, reprenant la langue de ses ancêtres, venus de très loin, bien au delà du Touat. Elle a parcouru comme cela les routes et les villages, vivant de la charité des croyants. Plusieurs fois, on l’a menée au ksar d’Oudarhir, à Figuig, où des musulmans pieux avaient soin d’elle. Mais elle revient toujours à Beni-Ounif. Elle gîte sous des tas de planches. Pourtant, là, les enfants la persécutent et se moquent d’elle. Les soirs de dimanche, quand les légionnaires et les tirailleurs sont saouls, ils oublient qu’elle est une pauvre innocente et ils la violent, malgré ses plaintes et ses cris… L’homme ivre est semblable à la bête sauvage… Dieu nous préserve d’un sort misérable tel que celui de cette créature !


… Un matin de lumière. Le siroco s’est apaisé dans la plaine où, pendant des jours pesants, il a semé des cendres rousses.

A l’aube, un vent léger, venu du Nord, a secoué la poussière des dattiers qui reverdissent dans la vallée, autour du ksar d’ocre.

En des transparences vertes, le jour se lève. Les tirailleurs passent, s’en allant vers le lit de l’oued où quelques palmiers et des lauriers-roses poussent dans des filons de toub sanguine.

En tenue de toile blanche, avec leurs cuivres où le soleil levant allume des étincelles d’or et l’attirail plus sévère de la nouba arabe, les musiciens vont s’exercer, éveiller jusqu’à neuf heures les échos de la vallée morte de notes éclatantes de clairons, de notes plaintives et nasillardes de rhaïta, de martèlements sourds de tambours.

Ils traversent le village, et la gloire de l’heure matinale met un sourire sur leurs visages bruns aux dents blanches, une caresse sur leurs cous musclés et nus.

D’un geste sec, mécanique, tous les bras lèvent ensemble les cuivres, et une musique alerte, d’une gaieté insouciante, éclate.