Une silhouette anguleuse et noire de chameau se déforme, presque effrayante. Une ombre de cheval blanc secoue sa longue crinière.
Autour d’un grand feu clair, un groupe blanc de Bédouins debout, agitant comme de grandes ailes les pans mous de leurs burnous. D’autres, assis en rond, s’occupent aux préparatifs du repas. Parmi leurs profils aigus d’hommes de proie, il est quelques figures très sobres et de lignes pures, où un sang asiatique moins mêlé a conservé l’antique beauté arabe.
Attitudes de repos et d’abandon, groupements vagues de corps couchés… Puis, tout à coup, sans cause apparente, des agitations, des gestes superbes, sous des draperies violemment éclairées…
Longtemps, les nomades veillent dans la fièvre de l’arrivée.
… Mais, en haut, sur le plateau de la redoute, les clairons égrènent les notes traînantes de l’extinction des feux… Peu à peu les brasiers baissent et s’éteignent. La nuit s’épaissit sur les camps, les nomades se roulent dans leurs loques et s’étendent à terre, pour l’insouciant sommeil, le fusil ou la matraque sous leur tête, avec leur chaussure en guise d’oreiller.
Près du dernier feu, un jeune homme qui porte deux petites tresses de cheveux noirs retombant le long de ses joues aux méplats puissants, remue les cendres du bout de son bâton, en chantant encore, presque en sourdine[18].
[18] Variante des premières notes :
Deux mokhazni du cercle de Géryville, tout jeunes enfants de la steppe d’alfa aux horizons larges, s’assoient l’un en face de l’autre et se mettent à chanter une cantilène plaintive, dont le refrain est un long cri triste qui finit en une sorte de râle désolé.
D’abord ils semblent sommeiller, les yeux clos, et leur voix est comme un susurrement d’eau qui coule :
« Hier, toute la journée, je me suis plaint et j’ai pleuré : — je regrettais ma tente ; je regrettais ma gazelle. — Aujourd’hui le soleil m’a regardé — et le chagrin s’est éloigné de mon cœur. »