Quelques chameaux se révoltent, piétinent sur place ou se sauvent lourdement sur trois pattes, la quatrième repliée.

Des chevaux se cabrent, hennissant aux juments qui passent. Le vent se lève tout à coup et fait claquer les loques comme des voiles gonflées. Des tourbillons de poussière emplissent le camp, brûlant les yeux, desséchant les poitrines.

Les tenues militaires, les burnous rouges ou bleus jettent quelques taches gaies sur cette houle de couleurs sombres ou terreuses.

… L’heure passe, et les chefs, perdant la tête, courent pour activer le départ, et crient eux aussi. Mais leurs voix françaises sont trop faibles pour percer les cris bédouins, et elles se perdent dans le vacarme qui augmente avec la fièvre des derniers instants.

Et c’est la voix rauque et sauvage, la plainte continue, immense des chameaux qui domine tout ce tumulte qui monte, emplissant la plaine, jusqu’au silence éternel des lointains.

… Pourtant elle va finir cette grande vision de vie primitive dont on ne reverra bientôt plus l’inoubliable splendeur, avec la sécurité et les chemins de fer…

Contournant le coin de la redoute, un goum part le premier, au trot, vers l’Ouest, avec ses fanions tricolores, par-dessus le blanc terne des burnous et les robes poussiéreuses des chevaux : ce sont les Trafi de Géryville qui accompagneront le petit convoi de Béchar.

Un autre goum, celui des Amour d’Aïn-Sefra, devance le grand convoi de Beni-Ounif, prenant la route du Sud.

Les tirailleurs de l’escorte, en chéchias et ceintures écarlates sur la toile blanche de la tenue de campagne, s’ébranlent et défilent avec un piétinement nombreux de troupeau. Le soleil allume des éclairs blancs sur l’acier des fusils.

Les chameaux, debout, se taisent, comme recueillis, et descendent dans la vallée, s’en allant vers Djenan-ed Dar. Pendant une heure ils se déploient en une file interminable qui ondule à travers la plaine. Le soleil dore la poussière. A l’horizon rougeâtre où flottent des buées ardentes, le convoi s’évanouit.