Un immense soupir de soulagement s’échappe des poitrines. Tous à haute voix louent Dieu. Et les hommes pieux, aux gestes lents, au lieu de se jeter comme les jeunes gens sur le tabac et le café, sortent sur le chemin pour prier sans hâte, gravement, comme toujours.

Ces premières heures du soir, en Ramadhane, ont leur charme. Une atmosphère d’intimité fraternelle, inusitée, règne dans les cafés maures.

… Et moi, dans mon coin, je me mets à évoquer en silence les visions d’autres Ramadhane passés, vieux déjà de plusieurs années, en différents coins de la terre élue… Ce sont les décors discrètement sensuels de Tunis, la fièvre d’Alger troublée, puis le pays splendide et fanatique de l’Oued-Souf, les petites cités à coupoles disséminées dans l’Erg ardent.

Veillées

La nuit est froide et claire. C’est la pleine lune de Ramadhane. Des torrents de lumière glauque coulent sur le village où brûlent les flammes brutales et rouges des lanternes, devant les cantines.

Ici, dans la cour du bureau arabe, entre les masures croulantes, les chevaux entravés sommeillent.

Parfois, un étalon s’éveille et hennit, les naseaux dilatés, tendus vers le coin où les juments mâchent, tranquilles, leur paille sèche.

Il y a grande fête, ce soir, chez les mokhazni.

Ils sont une cinquantaine qui viennent s’asseoir en cercle sur le sable. Au milieu, collée sur la semelle d’un soulier renversé, une bougie vacillante éclaire l’énergie mâle et la gaieté enfantine des visages.

… Il fait bon s’étendre à terre dans la nuit limpide, sous la caresse d’un gros « kheïdous », le burnous en poil de chameau noir des gens de l’Ouest. Il fait bon, silencieux et immobile, écouter pendant des heures les chants des nomades, leurs grands cris désolés d’amour et de mort avec le son argentin, le son aquatique du djouak en roseau.