Le tumulte augmentait.
Un homme d’une trentaine d’années, brun et de gestes exubérants, vint s’attabler en face de Bérard, et tout de suite, entama la conversation :
— Alors, vous venez de débarquer ? Ça se voit…, seulement, comme on est Français, faut pas s’y tromper… Nous savons qu’ils vont tout de suite chercher à vous embrouiller, les hommes à l’adjoint… Veillez-vous… C’est tous des canailles, des sans-patrie… C’est eux qui mangent la colonie. Pensez voir : aux élections sénatoriales, ils ont voté pour Machin, celui-là qu’il est pour les bicots contre les colons. Nous, nous sommes avec le maire. Faudra pas vous laisser embrouiller, vous comprenez.
— Mais je ne suis pas venu ici pour faire de la politique… Ça m’est égal. Je veux me rendre compte, travailler.
Le colon le regarda avec un air de surprise hostile.
— Ah, voilà… ça, on le sait. Le gouvernement donne des concessions à des gens de France qui se fichent pas mal des intérêts de la colonie, qui ne veulent pas marcher avec les colons, tandis que nos fils sont obligés de travailler comme ouvriers, côte à côte avec les pouilleux…
Et le colon se leva…
Un autre le remplaça. Celui-là encore parla longuement à Bérard des mérites du maire, un philanthrope qui… un homme de bien, quoi ! qui était au moins avec les colons, celui-là. En même temps, l’interlocuteur de Bérard ne tarissait pas d’invectives et de menaces contre les vendus, les francs-maçons, les voleurs, les types de l’adjoint Molinat. Bérard écoutait, ennuyé. Il eût voulut demander quelques renseignements utiles sur le climat, la qualité de la terre, les ouvriers. Mais, à toutes ses questions, le colon répondait, agacé :
« — Vous verrez… le climat ? Bien, il est pas mauvais… Vous vous arrangerez… Vous ferez comme nous… » Et, tout de suite, il retombait dans son rabâchage « politique », avec une faconde extraordinaire.
Bérard manœuvra pour se débarrasser de cet orateur intarissable et sortit.