… L’hiver était venu, un étrange hiver, triste et inquiétant. Sous le grand ciel noir, les dunes semblaient livides et le vent hurlait lugubrement, accumulant les sables gris contre les murs du bordj. Il faisait froid et les deux amis ne se promenaient plus que rarement. Ils avaient choisi, pour passer les longues veillées, la chambre de Lombard, mieux exposée et plus grande. Dans un coin, il y avait le lit, puis la table et le banc de bois. Au mur, sur une planche, le sac du tringlot, et, à côté, le fusil et le sabre-baïonnette. Les frusques étaient pendues à des clous. Bou Saïd, vieux soldat rengagé, avait une sollicitude paternelle pour son ami le bleu. Il lui faisait « son truc », lui lavait son linge. Il avait blanchi les murs, cloué des images de journaux illustrés et un miroir arabe.

Puis, au-dessus de la table, il avait fixé des cornes de gazelle volées à la popote des officiers. Il apporta des amulettes en cuir et des flèches touaregs en pierres multicolores. Il avait orné avec tout cela leur chambre : désertant la sienne, il apportait tous les soirs son matelas chez Lombard. — C’est beau, tu sais, par chez nous ! disait avec fierté Lombard, en considérant leur logis. Peu à peu, dans leur étroite amitié, guéris de l’angoisse de leur exil, ils s’étaient sentis heureux. Les mois qu’ils avaient encore à passer là ne les effrayaient plus. Ils n’aimaient même pas à parler de ce changement de détachement qui les séparerait probablement pour jamais.

*
* *

Les camarades européens de Lombard accentuèrent leur mépris pour le tringlot : il était devenu l’ami d’un bicot. Quand ils se moquaient de lui, il les regardait de travers et, enfonçant sa tête blonde entre ses épaules de colosse, il répondait : — Ben quoi ? Et pis ? Et si ça me plaît de marcher avec l’Arabe, qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres ?

Depuis que, d’un coup de poing, il avait abattu un « joyeux » qui l’insultait, on n’aimait guère se disputer avec Lombard, et ses camarades finirent par lui laisser la paix, se contentant de sourire quand il passait avec le tirailleur.

Bou Saïd, lui aussi, savait se faire craindre : il dégainait très vite, à la moindre altercation, et avait déjà eu quelques disputes chez Ben Dif Allah. Les autres tirailleurs n’osèrent donc pas critiquer ouvertement son amitié avec le roumi, qui leur semblait déplacée chez un taleb comme Bou Saïd.

*
* *

Maintenant qu’ils connaissaient la ville, ils eurent quelques ébauches de romans avec de jolies soufia aux chairs ambrées et aux yeux de velours. Très simples tous deux et très primitifs, ils avaient un peu la même manière de s’amuser. Mais Bou Saïd apportait dans ses aventures d’amour une passion et un sérieux qui étonnaient Lombard : pour lui, tout cela n’était que de la « rigolade », d’abord parce qu’on était jeune, ensuite, histoire de passer le temps. Pour lui, il ne pouvait être question d’amour que quand c’était pour le sérieux, comme il disait, c’est-à-dire pour le mariage. Et il s’étonnait que Bou Saïd pût être si souvent amoureux de créatures vénales. Ce qui le surprenait surtout, c’était qu’après des coups de passion et de jalousie, qui eussent pu aboutir au crime, ces amours de Bou Saïd passassent si vite pour faire place à d’autres. Mais Lombard, raisonnable, disait que le bon Dieu n’avait pas créé tout le monde la même chose et que « chaque pays a sa mode ».

*
* *

… Pendant des mois, la vie commune des deux ordonnances s’écoula, d’une monotonie berceuse et, tous deux, inconsciemment, en désiraient la durée indéfinie.