Müller errait seul, désœuvré derrière les baraquements des mercantis, et l’odeur des alcools ne l’attirait pas. Sous la grande capote bleue, son corps maigre se voûtait. Visage mince, aux yeux caves, très bleus, sous l’auvent de la visière, il eût semblé jeune, sans la lassitude infinie qu’exprimait son regard.
Parfois, il crispait sa main rude et bronzée sur la poche de sa capote et y froissait une lettre ; il goûtait l’amertume de l’heure, quand tout espoir s’éteignait, avec le jour rouge.
Ses yeux d’homme du nord s’étaient ouverts sur les prairies grasses et les forêts noyées de brumes du Palatinat, et sa mémoire nostalgique évoquait des images d’abondance.
Parce qu’il souffrait, pour la première fois, depuis huit mois qu’il était dans le sud, il venait d’apercevoir toute l’âpreté sauvage, toute l’irrémédiable désolation de ce pays stérile depuis toujours et où aucune vie ne germerait jamais.
Pour la première fois, il percevait le mystère sombre planant sur les étendues vides.
Là-bas, dans les gorges déchiquetées des collines s’avançant en promontoires arides sur la plaine, les nomades en loques fauves, à profils de gerfaut, erraient, dès la tombée de la nuit, rampant, se glissant comme des ombres jusqu’aux sentinelles isolées, puis, d’un coup de fusil qui sonnait, lugubre, dans le silence écrasant, les abattaient.
Plusieurs fois, Müller avait accompagné des camarades tués ainsi au petit cimetière désolé.
Cela l’avait laissé froid et sans peur, lui qu’une autre idée absorbait.
Maintenant, il sentait la menace de la nuit qui tombait et la proximité de la mort qui, dès les premières heures des ténèbres, venait rôder autour d’eux.
Son cœur se serra, dans la détresse immense de sa solitude.