Près de lui, assis à terre au pied d’un mur en toub lézardé, un tirailleur et un légionnaire causaient en français.

Le tirailleur, qui revenait du sud, disait, avec son accent rauque :

— J’ai passé devant le champ d’El-Moungar, tu sais bien, où ils se sont battus le mois dernier. Eh bien, les cadavres des Arabes. Ils y sont encore, couchés tout nus, sur les pierres… Il y en a qu’ils ont encore de la viande après leurs os, et les autres, ils sont tout blancs, comme les carcasses des chameaux qu’on trouve sur la route. Dans le jour, les aigles ils se posent sur les pierres, et ils claquent du bec quand on passe. Et la nuit, c’est les chacals et les hyènes qu’elles hurlent… Va, c’est pas encore fini, pour les bêtes, de manger des hommes morts, dans ce pays.

Et Müller, silencieux, évoquait le lieu funèbre et les bêtes mangeuses de morts fouillant la sanie, entre les os blanchissants.

Et ce pays lui fit horreur.

Il se rappela qu’il en avait encore pour quatre ans, à la Légion, et qu’il les ferait peut-être dans le sud. Alors une rage lui vint contre lui-même…

Puis, tout à coup, avec un sursaut douloureux de tout son être, sa main se crispa de nouveau sur la lettre, dans la poche de sa capote.

Après cela, n’était-ce pas fini, irrémédiablement fini ? A la Légion, dans ce pays de mort ou ailleurs, n’était-ce pas égal, à présent que sa vie était détruite et qu’il ne lui restait plus rien à attendre ?

C’était son père, un riche industriel de Berlin, qui l’avait écrite, cette lettre.

Enfant naturel, né d’une longue liaison entre l’industriel et une pauvre institutrice, Marie Müller, le jeune homme avait, toute son enfance durant, eu sous les yeux la honte et les remords de sa mère. Par une maladresse de l’institutrice, l’enfant avait été placé, aux frais de son père, dans une école fréquentée par de petits bourgeois qui l’avaient accablé de leurs sarcasmes et de leur dédain. Avec une volonté forte et un tempérament de lutteur, Müller fût devenu un révolté. Faible et doux, Müller se pénétra, peu à peu, de la conviction douloureuse jusqu’au désespoir qu’il était un paria, un exclu de la société.