Après un crépuscule de sang trouble, sous la voûte tout de suite noire des nuages, la nuit tomba, lourde, opaque. Le vent s’était calmé et ce fut bientôt le silence dans l’immensité vide d’alentour.
Dans les camps, on chantait encore, autour des feux qui s’éteignaient, jetant parfois leurs dernières lueurs roses sur les nomades couchés, roulés dans leurs burnous noirs ou blancs.
Puis, tout se tut. Les chiens seuls grognaient de temps en temps, comme pour se tenir éveillés.
Un coup de feu déchira le silence. Ce fut un grand tumulte, des djerids qui s’enflammaient, agités à bras tendus : on trouva le « Méniaï », près de ses chameaux, roulé à terre, la poitrine traversée.
Au camp des « Trafi », Abdallah ben Cheikh joignait ses questions à celles de ses camarades, tandis que, dans l’ombre, Abdeldjebbar regagnait les chameaux de son père, entassés les uns près des autres, autour du brasier éteint.
L’enquête n’aboutit à rien. On enterra le « Méniaï » dans le sable roux, et on amoncela quelques pierres noires sur le tertre bas, que le vent rasa en quelques jours.
Le siroco avait cessé de souffler et, dans les jardins, la fraîcheur humide des nuits faisait naître comme un pâle printemps, des herbes très vertes sous les dattiers dépouillés de leur moire de poussière grise.
Un grand mouvement régnait dans les camps et au village : l’ordre de partir était arrivé. Les goumiers « Trafi » et les « Amour » s’en allaient à Béchar, avec une colonne. Les sokhar descendaient vers le Sud, avec le convoi de Beni-Abbès.
Accroupis en cercle dans les rues du village, parmi les matériaux de construction et les plâtras, les « mokhazni » en burnous bleus, les spahis rouges et les nomades aux voiles fauves partageaient tumultueusement des vivres et de l’argent avant de se séparer : ils liquidaient les vies communes, provisoires.