Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les portières claquèrent et la voiture s'ébranla.
XXXIII
Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.
Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la nature, c'est ma mort!»
Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.
Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des pourboires proportionnés à leur zèle.
À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.
Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un éclat de rire.
—De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de l'orange avec ses ongles courts et blancs.
—De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!…