—Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée là-bas… Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la musique?

—J'aime les arts… J'aime tout ce qui est beau.

—La musique aussi?

—La musique aussi.

—Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes… et encore au village, au printemps, avec des danses… Vous savez ce que j'entends! Les moujiks en chemises rouges… dans les prairies d'herbe tendre… délicieux!… Parlez donc…

Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.

Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau de celui du jeune homme.

Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, gauchement—mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle obligeait involontairement les autres à la même sincérité.

Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le cardinal de Retz.

Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse. Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées, il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son compagnon, et le regardant dans les yeux… Ce «bon garçon» marchait à côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante, qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.