Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en avant, en avant… dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras dessus, bras dessous.
Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.
—N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.
—Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.
Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:
—Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni demain.
Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.
—Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les
Russes du démon de la curiosité.
—Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici… Il me fait aussi la cour… Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.
«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même… Et avec cela elle a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»