Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus agréable…

Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.

—Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de tenir la première place?

Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art. Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il faut avant tout posséder un certo estro d'epirazione—un certain élan d'inspiration!

Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû posséder cet estro et pourtant…

—C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.

—Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet estro?

—Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur lui-même…

—Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa jeunesse il a cédé à des entraînements…

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»