Sanine rentra chez lui en courant.

Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et comprendre ce qu'il voulait.

En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.

Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu se trouver à côté d'elle… lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, à «mourir à ses pieds!»

Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance absolue… et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les veines du jeune homme.

Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.

Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, puissant—et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!

Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.

Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait de plume, écrivit la lettre suivante:

«Chère Gemma!