LA
PREMIÈRE FLÉTRISSURE
Monsieur est au café ou au Cercle ; madame est en visites. Le petit Henri est au collége, la petite Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame disent mon fils, ma fille ; parents vient de parere : n’ont-ils pas engendré ?
Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de mauvaise santé. Ensuite, il a passé cinq ans à la maison. Mais il salissait tout, il cassait tout ; la bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait chez sa grand’mère l’été. Enfin, comme madame ne pouvait garder un pareil petit diable, elle l’a mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en a pour douze années, au bout desquelles il prendra la clef des champs et ira courir les filles.
Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande quelquefois son bras pour sortir ; mais le garçon se dérobe à cet honneur ; n’a-t-il point ses amis, ses affaires ?
C’est là le foyer, le home français.
Qu’il y eût des génératrices comme il y a des nourrices, croyez-vous que madame se fût donné la peine d’accoucher ?
Voilà cependant le seul lien qui constitue la famille aujourd’hui. Ce jeune homme, cette jeune fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et elle se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, la bonne, la grand’mère, les professeurs, les pions, les camarades s’étant effacés, elle se retrouve seule en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis de ses entrailles elle a remis à des étrangers !
En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux qu’on l’esquive absolument ; et Malthus connaissait son siècle, qui prescrivait le restreint moral.
Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous conter ce que vous semblez ignorer parfaitement : l’éducation qu’a reçue votre fils au collége. Pendant le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde nationale ? Vous avez, comme tout le monde, déploré notre décadence ; vous vous êtes écrié : Français dégénérés ! La virilité physique et morale, ce que les Romains appelaient virtus, la force d’initiative n’apparaissait nulle part ; — et le soir, au coin du feu, en fumant votre cigare, vous cherchiez, comme tant d’autres, la « cause de nos désastres ». — Rassurez-vous : je ne prétends pas vous la révéler ; mais je veux dire comment vous avez contribué pour votre part à ces désastres, en rejetant sur d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à vos enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence et la santé. Je déclare que le patriotisme ne peut point exister dans une nation qui ne connaît pas la famille.
Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, la condition et l’apprentissage des autres. C’est chez vous, non chez des étrangers, que votre fils devait trouver les bons exemples, apprendre à obéir et à aimer.